Dans la région du Gbêkê, au centre de la Côte d’Ivoire, l’autonomisation des femmes rurales avance au rythme de batailles quotidiennes et de progrès silencieux. Malgré leur rôle central dans la sécurité alimentaire et l’économie villageoise, elles sont encore confrontées à de nombreux défis liés à la pauvreté, à l’inégalité foncière, à l’accès limité au crédit et à la faible scolarisation. Mais initiatives locales, coopératives dynamiques et politiques publiques innovantes esquissent peu à peu un horizon plus inclusif et porteur d’avenir.
Le Gbêkê, vaste région agricole traversée par des traditions séculaires, est aussi le théâtre d’une transformation majeure et progressive : celle de l’autonomisation des femmes rurales. En dépit de lourds freins structurels et sociaux, ces actrices de l’économie vivrière multiplient les initiatives collectives, s’approprient des savoir-faire innovants et brisent peu à peu le plafond de verre de l’invisibilité économique. Retour sur les dynamiques, mutations et obstacles qui balisent le chemin de l’émancipation féminine, avec un éclairage sur l’état des lieux statistique, les politiques publiques, les innovations rurales et les perspectives à venir.
Situation socio-économique des femmes rurales : un rôle clé encore sous-valorisé
Les femmes rurales du Gbêkê assument près de 70% de la production vivrière régionale, comprenant des filières stratégiques telles que le manioc, le riz ou le maïs. Toutefois, la reconnaissance de ce rôle se heurte à la persistance d’un secteur majoritairement informel et à l’absence d’accès aux ressources structurantes. Ce tableau se vérifie dans la précarité multidimensionnelle qui touche 65 à 75% d’entre elles, soulignant l’urgence de politiques ciblées pour améliorer leur condition.
Tableau statistique de la situation des femmes rurales dans le Gbêkê
Indicateur Valeur estimée Gbêkê (2024/2025) Source
Taux d’alphabétisation féminin 48,6% (Plan National de Développement 2021-2025)
Part de femmes dans l’agriculture vivrière 67-70% (Ministère de l’Agriculture, rapport 2024)
Proportion de femmes propriétaires de terres 8 à 12% (Direction du Foncier Rural, 2023)
Pourcentage vivant sous le seuil de pauvreté (65-75% PNUD/Ministère du Plan, 2024)
Accès au crédit formel parmi les femmes rurales 30% (FAFCI, ANADER, 2023-2024)
Nombre de coopératives féminines créées depuis 2020 +85 (Ministère de la Femme, 2024)
Taux de violences conjugales déclarées 25,9% (national, rural) (UNICEF/Ministère de la Femme, 2023)
La dynamique des coopératives et des collectifs féminins : catalyseurs de changement
L’essor des coopératives féminines dans les villages est une tendance majeure de cette décennie. À Dibri-Asrikro, la coopérative Eboyokou, composée essentiellement de veuves, a su s’imposer grâce à la transformation artisanale du manioc en attiéké. Appuyées par des formations dispensées par l’Agence Nationale d’Appui au Développement Rural (ANADER) et des équipements fournis dans le cadre du Programme d’Appui au Programme Social du Gouvernement (PAPSGouv), ces femmes voient à la fois leur production et leur autonomie progresser. Fondées sur la solidarité, ces structures permettent de mutualiser l’investissement, d’accéder au crédit et de dialoguer plus efficacement avec les institutions locales et partenaires internationaux.
Formation, innovation et accès au crédit : les clés du renforcement de capacité
Les formations professionnelles, secondées par des partenariats avec des ONG (ONU Femmes, PNUD) et des programmes nationaux comme le FAFCI, offrent à plus de 1 200 femmes des outils aussi variés que l’alphabétisation, la gestion simplifiée, ou la transformation agroalimentaire. L’accès au crédit progresse via le développement de microfinances et de tontines villageoises, même si, dans la réalité, seules 30% des femmes rurales parviennent à décrocher un microcrédit bancaire du fait de l’insuffisance de garanties foncières et du faible niveau d’instruction. Les montants restent modestes (de 50 000 à 300 000 FCFA), mais représentent souvent une première étape pour un projet personnel ou collectif.
Les politiques publiques et la place des femmes dans la transformation sociale
Les actions publiques se structurent autour de la consolidation de l’entrepreneuriat féminin (PAPSGouv, FAFCI) et de la formation. Ces programmes, conçus avec l’appui de bailleurs et partenaires (Union Européenne, UNICEF), soutiennent la scolarisation des filles, la formation technique et l’accès à la terre. Néanmoins, les retours en matière de gouvernance posent la question du suivi et de l’évaluation, nécessaires à la pérennisation et l’extension de ces avancées. Le changement ne pourra s’opérer sans une implication accrue des hommes dans les mécanismes de prise de décision et une refonte des coutumes foncières, encore massivement défavorables aux héritières et aux cheffes de famille.
Défis persistants : foncier, éducation, violences et changement climatique
La question foncière demeure centrale : moins de 12% des certificats fonciers sont détenus par des femmes dans la région, une situation qui bride leur accès au crédit, et même leur capacité à planifier des investissements sur le long terme. L’éducation demeure inégalitaire, moins d’une femme sur deux sachant lire et écrire et l’accès à l’information professionnelle ou institutionnelle en étant limité. Les violences conjugales et familiales, qui touchent près de 26% des femmes rurales selon l’UNICEF, constituent un frein supplémentaire à l’émancipation.
Enfin, la vulnérabilité accrue face au changement climatique menace directement les progrès enregistrés, car les femmes, garantes de l’agriculture vivrière, cultivent souvent les terres les moins fertiles, vulnérables à la sécheresse et à la dégradation. Les innovations technologiques comme l’irrigation solaire ou la numérisation rurale restent balbutiantes, faute de moyens adaptés et de diffusion sur le terrain.
Rebecca Yao, présidente de l’Organisation Non Gouvernementale (ONG) » Diabo, Ville Émergente » insiste aussi sur la nécessité de s’attaquer aux obstacles culturels qui freinent l’émancipation des femmes. « Sans un changement profond des mentalités, notamment dans les familles et chez les chefs de nos chefs de communautés, il est difficile pour ces femmes d’accéder pleinement à leurs droits fonciers et à l’éducation. Nous organisons régulièrement des campagnes de sensibilisation avec les leaders communautaires pour ouvrir le dialogue et construire ensemble un avenir plus juste », a-t-elle confié.
Nouvelles opportunités et perspectives pour l’autonomisation
Au-delà de l’agriculture, de nouveaux secteurs porteurs émergents : l’artisanat, la transformation du karité, le textile, ainsi que la valorisation des produits forestiers. Avec l’essor du téléphone mobile, certaines initiatives permettent désormais aux femmes d’accéder à des formations à distance, de s’informer sur les prix ou les risques climatiques, et d’élargir leur réseau commercial. Ce renouveau s’accompagne d’un renouvellement générationnel, les jeunes femmes rurales affichant une volonté accrue d’accéder à des filières techniques et de peser sur les orientations villageoises.

À la tête de l’ONG « Diabo, ville Émergente », qui finance activement des projets agricoles portés par des femmes dans la région, Rebecca Yao souligne que « Soutenir financièrement les initiatives agricoles des femmes rurales, c’est investir dans la résilience économique et sociale de toute une région. Ces femmes, lorsqu’elles disposent des moyens, transforment non seulement leurs familles mais aussi leurs communautés entières. »
Si la marche vers l’autonomisation des femmes rurales dans le Gbêkê reste inégale et fragile, elle est chaque jour renforcée par les dynamiques collectives, l’engagement de partenaires publics et privés, et l’irruption de solutions innovantes. La sécurisation foncière, l’élargissement de l’accès au crédit, la lutte contre les violences et la massification des formations professionnelles sont des enjeux déterminants pour transformer ces victoires silencieuses en acquis durables et équitables, bénéfiques à toute la communauté.
Françoise Konan
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