En 1930, un bateau quitte l’Europe pour l’Uruguay. À son bord : des joueurs, des journalistes, des officiels… et un homme de 57 ans, avocat, humaniste, président de la FIFA depuis neuf ans, Jules Rimet. Dans sa valise, soigneusement emballé : un trophée en or représentant Niké, la déesse de la Victoire. Ce voyage n’était pas un simple déplacement. C’était la naissance d’un mythe : la première Coupe du monde de football.
Né en 1873 dans une famille modeste de la région de Franche-Comté, Rimet grandit dans un contexte marqué par les idéaux républicains, l’éducation laïque et la foi en le progrès par la culture physique. Avocat de formation, il ne voit pas le sport comme un divertissement d’élite, mais comme un outil d’émancipation. Dès 1897, à 24 ans, il fonde le « Red Star » Club à Paris, non pas dans un quartier bourgeois, mais à Saint-Ouen, au cœur des banlieues ouvrières. Son objectif ? Ouvrir le football aux enfants des usines, aux apprentis, aux employés. Le « Red Star » n’était pas qu’un club : c’était une déclaration d’intention.
Après la première guerre mondiale, un conflit qui ébranla profondément sa foi en l’humanité, Rimet s’engage avec une urgence nouvelle. Et en 1919, il devient le premier président de la Fédération Française de Football, unifiant des ligues dispersées sous une seule bannière. Mais son ambition ne s’arrêtait pas aux frontières hexagonales. En 1921, il prend la tête de la FIFA, alors une organisation fragile, minée par les tensions entre nations, menacée de désintégration. Avec diplomatie, patience et conviction, il reconstruit la fédération sur des bases inclusives : il accueille les fédérations d’Amérique du Sud, d’Asie, d’Afrique, transformant une entité européenne en une institution véritablement mondiale.
Son idéal, simple et puissant, était de se servir du football comme pont entre les peuples. Surtout dans un monde encore marqué par les nationalismes exacerbés et les séquelles de la guerre. En outre, Jules Rimet rêvait d’un espace où les drapeaux ne serviraient pas à diviser, mais à célébrer une même passion. Ce rêve, il le concrétise en 1928, lors du Congrès de la FIFA à Amsterdam, en lançant officiellement l’idée d’une Coupe du monde. Le CIO, alors réticent à intégrer les joueurs professionnels, refusait d’ouvrir les Jeux olympiques à tous. Rimet, avec l’appui de l’emblématique Henri Delaunay (dirigeant français de football), choisit la voie de l’indépendance.
La première édition, en 1930, est pour l’humanité un pari fou. L’Uruguay accepte d’accueillir le tournoi, à condition que l’Europe y soit représentée. Peu d’équipes s’engagent. Rimet, alors âgé de 57 ans, monte personnellement sur le paquebot « Conte Verde », accompagnant les équipes de France, de Roumanie, de Belgique et du Brésil. Il traverse l’Atlantique pendant 12 jours, avec le trophée dans sa valise, convaincu que ce voyage symbolique scellerait l’unité du football. Et il avait raison : le tournoi, bien que modeste en nombre d’équipes (13), est un triomphe moral. L’Uruguay remporte la finale devant 93 000 spectateurs à Montevideo face à l’Argentine (4 :2). Une apothéose qui consacre non seulement un pays, mais une idée : celle d’un sport capable de rassembler le monde.
Mais Jules Rimet ne s’arrête pas là. Il défend avec force « l’acceptation du professionnalisme », contre les courants puristes qui voyaient dans le salaire du joueur une trahison de l’esprit sportif. Pour lui, le football n’était pas un loisir de gentlemen, mais un droit pour tous. « Payer un joueur, c’est permettre à un ouvrier de vivre de son talent, de s’élever, de s’affranchir », écrivait-il. Cette vision démocratique, souvent mal comprise à l’époque, a ouvert la voie à la modernisation du jeu, à la formation de ligues professionnelles, à l’essor des clubs populaires.
Sous sa présidence, la FIFA passe de 20 à plus de 80 fédérations membres. Il crée les premières commissions techniques, établit les bases du règlement international, impulse des programmes de développement en dehors de l’Europe. « Il ne cherche pas la domination, mais la cohésion. Il n’impose pas un modèle, mais construit un cadre où chaque continent puisse s’exprimer », à travers sa vision de l’époque.
En 1946, en reconnaissance de son œuvre, la FIFA baptise officiellement le trophée de la Coupe du monde « Coupe Jules Rimet ». Un hommage rare, signe d’un respect universel. Le trophée, sculpté par Abel Lafleur, devient le symbole d’un football généreux, ouvert, humain. Et quand le Brésil le remporte pour la troisième fois en 1970, le rendant définitivement sien, c’est aussi une consécration posthume de Rimet, décédé en 1956.
Aujourd’hui, alors que la Coupe du monde rassemble des milliards de téléspectateurs, que des stades vibrent aux quatre coins du globe, il est facile d’oublier le nom de celui qui en posa les fondations. Jules Rimet n’a jamais cherché la gloire médiatique. Il n’a jamais brandi de drapeau, ni fait de discours triomphalistes. Il a simplement cru (avec une foi tranquille) que le football pouvait être plus qu’un jeu : un langage universel, une école de respect, une arène de paix.
Il est mort en 1956, à 83 ans, dans un Paris encore marqué par les résonances de la guerre. Il n’a jamais vu le Brésil soulever la Coupe Jules Rimet à Mexico, ni la Coupe du monde en Afrique, ni les stades de Doha ou de Manille. Mais chaque fois qu’un ballon roule sur une pelouse, chaque fois qu’un but déclenche une vague d’émotion transnationale, c’est un peu de son rêve qui reprend vie.
Jules Rimet n’a pas inventé le football, il a inventé « le monde qui l’entoure ».
Félix Yao (source : Wikipedia)
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