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Orpaillage en Côte d’Ivoire : d’une pratique discrète à une menace existentielle

L'orpaillage illégal a pris de plus en plus de l'ampleur en Côte d'Ivoire. (Ph. DR)
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Longtemps relégué à une pratique marginale, voire discrète, l’orpaillage en Côte d’Ivoire a connu une expansion fulgurante au cours des dernières décennies. Ce qui était autrefois une activité de subsistance pour quelques communautés isolées s’est métamorphosée en une véritable invasion de terres, transformant le paysage économique, social et environnemental du pays.

La prolifération rapide et incontrôlée de l’orpaillage soulève une interrogation fondamentale. Comment une activité jadis résiduelle a-t-elle pu s’imposer en un temps record, devenant aujourd’hui une menace existentielle pour les populations ivoiriennes ? L’analyse de cette métamorphose révèle une combinaison complexe de facteurs socioéconomiques, de failles sécuritaires et de gouvernance, ainsi qu’une dynamique intergénérationnelle de transmission et d’attrait pour l’eldorado aurifère.

A cause de l’orpaillage illégal, les eaux sont polluées en Côte d’Ivoire.

À l’origine, l’orpaillage en Côte d’Ivoire était souvent synonyme de « petite mine », une activité artisanale pratiquée dans des zones reculées, exploitant des gisements alluvionnaires facilement accessibles. Les outils rudimentaires, les méthodes manuelles et une main d’œuvre locale constituaient les piliers de cette pratique.

Les éléments déclencheurs et accélérateurs

L’impact environnemental, bien que présent, était généralement limité à des surfaces réduites et localisées. Cependant, plusieurs éléments ont concouru à déclencher et à accélérer la transformation de cette activité. L’un des moteurs principaux a été la libéralisation progressive de l’économie et l’accès facilité aux informations sur les potentialités aurifères du pays, conjugués à une instabilité politique et économique dans les pays voisins.

L’ouverture des frontières, combinée à la recherche d’opportunités économiques dans un contexte national parfois précaire, a attiré un flux croissant d’orpailleurs venus d’autres régions d’Afrique de l’Ouest, attirés par les récits de richesse rapide et facile. Ces nouveaux arrivants ont apporté avec eux des techniques plus invasives, des engins plus performants et une organisation plus structurée, souvent informelle et échappant aux réglementations étatiques.

La crise socio-politique des années 2000 a joué un rôle déterminant dans cette débandade. Pendant la période de division du pays et de faiblesse du contrôle étatique, les orpailleurs, souvent bien organisés et armés, ont pu s’installer dans de nombreuses zones, y compris dans des forêts classées et des aires protégées. Le vide sécuritaire a offert un terrain fertile à leur expansion. Ils ont alors commencé à exploiter des gisements de manière systématique, délaissant les méthodes artisanales pour adopter des techniques industrielles rudimentaires, telles que l’utilisation de groupes électrogènes, de motopompes et, plus tard, de pelleteuses et de bulldozers. Ces engins ont permis de remuer des quantités considérables de terre, d’atteindre des filons plus profonds et d’exploiter des zones auparavant inaccessibles, multipliant ainsi la surface impactée par l’orpaillage. La facilité avec laquelle ces équipements pouvaient être acquis, souvent via des réseaux d’approvisionnement transnationaux, a également contribué à leur diffusion rapide.

Parallèlement, l’attrait économique a été un catalyseur puissant. La hausse mondiale du prix de l’or a rendu l’activité particulièrement lucrative. Pour de nombreuses populations locales, confrontées à la pauvreté rurale, au manque d’emplois et à la faiblesse des revenus agricoles, l’orpaillage est apparu comme une alternative économique attrayante, offrant une perspective de revenus rapides et substantiels, même si les risques étaient élevés. Cette attractivité a créé une dynamique de migration interne vers les zones aurifères, entraînant une pression démographique accrue et une compétition pour les ressources naturelles. Les communautés locales, initialement marginales, se sont progressivement intégrées, voire ont initié, l’activité, souvent par mimétisme ou par nécessité économique.

La corruption et les failles dans la gouvernance des ressources naturelles ont également nourri cette expansion. Dans de nombreux cas, l’exploitation illégale de l’or s’est déroulée sous le regard plus ou moins complaisant de certaines autorités locales ou de représentants de l’État, qui percevaient des pots de vin ou bénéficiaient de retombées financières indirectes. L’absence d’une application rigoureuse des lois et réglementations minières a créé un sentiment d’impunité, encourageant la poursuite et l’intensification des activités illégales. Les procédures d’octroi de permis d’exploitation, souvent lentes et complexes, ont aussi incité certains acteurs à opérer en dehors du cadre légal pour gagner du temps et éviter les contraintes administratives.

L’impact de l’orpaillage illégal

L’impact de cette prolifération est dévastateur et multidimensionnel. Sur le plan environnemental, la Côte d’Ivoire subit une déforestation massive, une érosion accélérée des sols, une pollution des cours d’eau par le mercure et le cyanure, utilisés pour l’extraction de l’or, et une destruction des écosystèmes. Les rivières deviennent boueuses, les nappes phréatiques sont contaminées, rendant l’eau impropre à la consommation et à l’irrigation. De vastes étendues de forêts classées, essentielles à la biodiversité et à la régulation du climat, sont ravagées, créant des zones désertiques et improductives. Cette dégradation environnementale menace directement la sécurité alimentaire et hydrique des populations.

Sur le plan sanitaire, l’utilisation indiscriminée de produits chimiques toxiques comme le mercure, sans aucune mesure de protection, entraîne des maladies graves et chroniques chez les orpailleurs et les populations riveraines. L’empoisonnement au mercure affecte le système nerveux, les reins et le développement du fœtus, causant des handicaps irréversibles. La promiscuité, le manque d’hygiène dans les camps d’orpailleurs et la présence de maladies comme le paludisme et les infections sexuellement transmissibles aggravent la situation sanitaire.

Les orpailleurs clandestins désormais traqués par les forces de défense et de sécurité en Côte d’Ivoire et des unités spaciales.

Au niveau social et économique, l’orpaillage illégal exacerbe les conflits fonciers, fragilise les communautés et renforce les réseaux criminels. Les flux financiers générés échappent largement au Trésor public et alimentent une économie parallèle souvent associée à d’autres activités illicites. L’activité crée également une dépendance économique, détournant les populations des activités agricoles traditionnelles, plus durables à long terme, et les exposant à la volatilité des cours de l’or et aux aléas de l’activité. Les violences, les vols et les trafics en tous genres sont monnaie courante dans les zones d’orpaillage, rendant ces régions instables et dangereuses.

En conclusion, l’invasion de l’orpaillage en Côte d’Ivoire, passant d’une pratique discrète à une menace existentielle, est le résultat d’une conjonction de facteurs dont la dynamique s’est accélérée avec le temps. La conjoncture économique favorable, l’attractivité du prix de l’or, les failles sécuritaires héritées des crises politiques, la corruption endémique et la faiblesse de la gouvernance des ressources naturelles ont créé un terreau fertile pour cette expansion incontrôlée. La pression exercée par ces facteurs a transformé l’orpaillage d’une activité marginale en un phénomène de masse, dévastateur pour l’environnement, la santé publique, la cohésion sociale et la stabilité du pays.

La lutte contre ce fléau exige une approche globale et concertée, combinant le renforcement de la gouvernance, la répression des réseaux illégaux, la sensibilisation des populations, la promotion d’alternatives économiques durables et une coopération régionale renforcée pour endiguer ce phénomène qui met en péril l’avenir même de la Côte d’Ivoire.

Dossier réalisé par Félix Koffi

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